A Madame Catusse


Grand-Hôtel, Cabourg
Lundi 7 septembre 1914

Chère Madame,

Ces quelques mots sont pour vous demander des nouvelles de Charles. J'ai renoncé à la direction Nice parce qu'un jeune homme de là-bas m'a assuré qu'il fallait trente heures. Je suis donc parti pour mon habituel Cabourg qui est à quatre heures de Paris. Mais le train a mis vingt-deux heures et était tellement bondé qu'on ne pouvait même s'asseoir.

Je suis arrivé bien souffrant. Mais on a honte de se plaindre de ces riens et, d'ailleurs, je n'y pense pas. En route, je ne pensais qu'à Charles, à vous, à mon frère, à mon pauvre ami qui s'est noyé….

 

A Madame Catusse

(17 octobre 1914)

Chère Madame,

Vous avez deviné j'espère, à travers mon silence, l'émotion avec laquelle j'avais lu votre lettre, et que ce silence, ce retard à vous répondre avaient une raison. C'est celle-ci : j'ai été pris dans le train, en quittant Cabourg, d'une crise d'étouffement infiniment plus violente que mes crises quotidiennes ; par malchance, les médicaments qui auraient pu me calmer étaient dans une malle enregistrée. Le chef de train qui n'était pas " un ami de Montaigne " refusa au serviteur qui m'accompagnait (et auquel je n'avais rien pu demander étant incapable de parler, mais qui voyait ma souffrance) de chercher dans les bagages (note : on peut croire qu'il s'agit d'Ernst Forssgren, valet de chambre suédois qui entra au service de Proust à la veille de son départ pour Cabourg et qui le quitta au lendemain de son retour à Paris. En réalité c'est Céleste qui monta dans le fourgon à bagages pour apporter à Proust son remède). Enfin l'autre croyant que j'allais mourir, monte plus ou moins de force dans le fourgon des bagages, cherche dans les malles en cours de route, et enfin à Evreux arrive avec le remède. Mais je suis resté quelques jours bien incapable d'écrire.

Je suis honteux de parler ainsi de moi en ce moment où tout le monde souffre plus que moi, et plus utilement, et surtout de parler ainsi à la mère d'un jeune héros. Mais c'est justement par peur qu'elle ne me suppose indifférent quand je pense constamment à elle et à lui. Je tenais à ce que vous sachiez l'impossibilité matérielle où j'avais été d'écrire de par cette souffrance que je bénis, d'ailleurs, car je suis un peu moins humilié de ne pas courir les dangers des autres, en n'étant pas heureux non plus.

En revanche, je crains beaucoup d'être " contre-réformé ", car je ne sais pas un mot du métier d'officier d'administration (c'est avec ce titre que j'ai été rayé des cadres il y a deux ans) (note : 3 ans en réalité) et si je devais en exercer les fonctions, sans parler de l'incapacité résultant de ma santé, je me demande quel trouble je n'apporterais pas dans les services. Si j'avais su que vous étiez amie du Directeur du Service de Santé de Montluçon (faisant justement partie du Service de Santé) je serais venu, si vous aviez pu me recommander à lui, à Montluçon, pour qu'il se rendit compte de mon état et maintînt ma réforme. Un voyage à Montluçon eût été une terrible fatigue pour moi, mais je l'aurais réparée par des mois de lit, tandis qu'une fatigue qui durerait toute la guerre serait, dès les premiers jours, au-dessus de la force de résistance de mon pauvre cœur et de mes reins.

Mais quel bonheur que vous ayez eu cet ami précieux pour Charles (note : son fils, blessé) empêchant sa blessure de s'envenimer, faisant tomber sa fièvre, le guérissant, oserai-je dire, trop vite puisque Charles pense déjà à repartir. Tâchez de lui faire comprendre que, pas seulement pour vous, mais même pour son devoir militaire, il ferait une folie de partir trop tôt et insuffisamment guéri. J'ai été un peu épouvanté de voir dans votre lettre qu'il se promenait déjà ! Ne pourriez-vous le faire rester un peu couché ? Je ne doute pas que son intelligence jointe à son courage ne doive donner de très beaux résultats militaires, mais, malgré moi je me dis qu'il y a beaucoup d'officiers distingués et qu'il n'y a qu'une Madame Catusse. Et je voudrais que fût abrégé le plus possible le temps où elle se dévorera d'inquiétudes. Vous trouverez peut-être ces conseils bien pacifiques et je vous demande de ne pas croire qu'ils viennent d'une âme vulgaire. Mais je n'ai jamais compris qu'on fît de l'héroïsme pour le compte des autres. Bien humble comparaison : je n'ai jamais voulu que mes témoins arrangent une affaire pour moi, mais, quand j'ai été témoin, j'ai toujours évité le duel à mon client.

Ce que vous dites de l'hôpital de Montluçon me fait bien plaisir. Que Charles ne peut-il y former le souhait de Viollet-le-Duc devant l'hôpital de Beaune (il le trouvait si beau, et non sans raison, qu'il disait qu'on ne pouvait traverser Beaune sans souhaiter d'y tomber malade pour rester le plus longtemps possible à l'hôpital). Quelle ville où même le chef de gare lit, cite et applique si bien Montaigne ! Tout cela semble fait pour vous.

Je voudrais vous dire encore bien des choses mais la fatigue me fait à la lettre tomber la plume des mains.

Votre respectueux ami

Marcel Proust


Marthe m'écrit que Robert a été cité à l'ordre du jour de l'armée et fait capitaine. Mais je n'ai lu cela nulle part.

 
 
©2002 Dr. Jean-Paul Henriet. Tous droits réservés.