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Le Figaro - 19 novembre 1907
Parti de Balbec à une heure déjà assez avancée
de l'après-midi, je n'avais pas de temps à perdre
si je voulais arriver avant la nuit chez mes amis, à mi-chemin
à peu près entre Lisieux et Louviers.
A
ma droite, à ma gauche, le vitrage de l'automobile, que je
gardais fermé, mettait pour ainsi dire sous verre la belle
journée de septembre que, même à l'air libre,
on ne voyait qu'à travers une sorte de transparence. Du plus
loin qu'elles nous apercevaient, sur la route où elles se
trouvaient courbées, de vieilles maisons bancales couraient
prestement au devant de nous en nous tendant quelques roses fraîches
ou nous montraient avec fierté la jeune rose trémière
qu'elles avaient élevée et qui déjà
les dépassait de la taille. D'autres venaient, appuyées
tendrement sur un poirier que leur vieillesse aveugle avait l'illusion
d'étayer encore, et le serraient contre leur cur meurtri
où il avait immobilisé et incrusté à
jamais l'irradiation chétive et passionnée de ses
branches.
Bientôt
la route tourna et le talus qui la bordait sur la droite s'étant
abaissé, la plaine de Caen apparut, mais sans la ville qui,
comprise pourtant dans l'étendue que j'avais sous les yeux,
ne se laissait voir ni deviner à cause de l'éloignement.
Seuls,
s'élevant du niveau uniforme de la plaine et comme perdus
en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Saint-Etienne.
Bientôt nous en vîmes trois, le clocher de Saint-Pierre
les avait rejoints. Rapprochés en une triple aiguille montagneuse,
ils apparaissaient comme, souvent, dans Turner, le monastère
ou le manoir qui donne son nom au tableau, mais qui, au milieu de
l'immense paysage de ciel, de végétation et d'eau,
tient aussi peu de place, semble aussi épisodique et momentané,
que l'arc en ciel, la lumière de cinq heures du soir, et
la petite paysanne qui au premier plan trotte sur le chemin entre
ses paniers.
Les
minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers
étaient toujours seuls devant nous, comme des oiseaux posés
sur la plaine, immobiles, et qu'on distingue au soleil. Puis, l'éloignement
se déchirant comme une brume qui dévoile, complète,
et dans ses détails, une forme invisible l'instant d'avant,
les tours de la Trinité apparurent ou plutôt une seule
tour, tant elle cachait exactement l'autre derrière elle.
Mais
elle s'écarta, l'autre s'avança et toutes deux s'alignèrent.
Enfin
un clocher retardataire (celui de Saint-Sauveur, je suppose) vint
par une volte face hardie se placer en face d'elles.
Maintenant,
entre les clochers multipliés, et sur la pente desquels on
distinguait la lumière qu'à cette distance on voyait
sourire, la ville, obéissant d'en bas à leur élan
sans pouvoir y atteindre, développait d'aplomb et par montées
verticales la fugue compliquée mais franche de ses toits.
J'avais
demandé au mécanicien de m'arrêter un instant
devant les clochers de Saint-Etienne ; mais me rappelant combien
nous avions été longs à nous en rapprocher
quand dès le début ils paraissaient si près,
je tirai ma montre pour voir combien de minutes nous mettrions encore,
quand l'automobile tourna et m'arrêta à leur pied.
Restés
si longtemps inapprochables à l'effort de notre machine qui
semblait patiner vainement sur la route toujours à la même
distance d'eux, c'est dans les dernières secondes seulement
que la vitesse de tout le temps, totalisée, devenait appréciable.
Et, géants, surplombant de toute leur hauteur, ils se jetèrent
si rudement au-devant de nous que nous eûmes tout juste le
temps d'arrêter pour ne pas nous heurter contre le porche.
Nous
poursuivîmes notre route ; nous avions déjà
quitté Caen depuis longtemps et la ville, après nous
avoir accompagnés quelques secondes, avait disparu que, restés
seuls à l'horizon à nous regarder fuir, les deux clochers
de Saint-Etienne et le clocher de Saint-Pierre agitaient encore,
en signe d'adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois l'un s'effaçait
pour que les deux autres puissent nous apercevoir un instant encore
: bientôt je n'en vis plus que deux. Puis ils virèrent
une dernière fois dans la lumière comme deux pivots
d'or et disparurent à mes yeux.
Bien souvent depuis passant au soleil couché dans la plaine
de Caen, je les ai revus, parfois de très loin et qui n'étaient
que comme deux fleurs peintes sur le ciel, au-dessus de la ligne
basse des champs ; parfois d'un peu plus près et déjà
rattrapés par le clocher de Saint-Pierre, semblables aux
trois jeunes filles d'une légende, abandonnées dans
une solitude où tombait déjà l'obscurité
; et tandis que je m'éloignais je les voyais timidement chercher
leur chemin et, après quelques gauches essais et trébuchements
maladroits de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre
les autres, glisser l'un derrière l'autre, ne plus faire
sur le ciel encore rose qu'une seule forme noire délicieuse
et résignée, et s'effacer dans la nuit.
Je
commençais de désespérer d'arriver assez tôt
à Lisieux pour être le soir même chez mes parents,
qui heureusement n'étaient pas prévenus de mon arrivée,
quand vers l'heure du couchant nous nous engageâmes sur une
pente rapide au bout de laquelle, dans la cuvette sanglante de soleil
où nous descendions à toute vitesse, je vis Lisieux
qui nous y avait précédés relever et disposer
à la hâte ses maisons blessées, ses hautes cheminées
teintes de pourpre ; en un instant tout avait repris sa place et
quand quelques secondes plus tard nous nous arrêtions au coin
de la rue aux Fèvres, les vieilles maisons dont les fines
tiges de bois nervuré s'épanouissent à l'appui
des croisées en têtes de saints ou de démons,
semblaient ne pas avoir bougé depuis le quinzième
siècle. Un accident de machine nous força de rester
jusqu'à la nuit tombante à Lisieux ; avant de partir,
je voulus revoir à la cathédrale quelques-uns des
feuillages dont parle Ruskin, mais les faibles lumignons qui éclairaient
les rues de la ville cessaient sur la place où la cathédrale
était presque plongée dans l'obscurité. Je
m'avançais pourtant, voulant au moins toucher de la main
l'illustre futaie de pierre dont le porche est planté et
entre les deux rangs si noblement taillés de laquelle défila
peut-être la pompe nuptiale d'Henri II d'Angleterre et d'Eléonore
de Guyenne. Mais au moment où je m'approchais d'elle à
tâtons une subite clarté l'inonda : tronc par tronc
les piliers sortirent de la nuit, détachant vivement en pleine
lumière sur un fond d'ombre le large modelé de leurs
feuilles de pierres. C'était mon mécanicien, l'ingénieux
Agostinelli, qui, envoyant aux vieilles sculptures le salut du présent
dont la lumière ne servait plus qu'à mieux lire les
leçons du passé, dirigeait successivement sur toutes
les parties du porche, à mesure que je voulais les voir,
les feux du phare de son automobile. Et quand je revins vers la
voiture je vis un groupe d'enfants que la curiosité avait
amenés là et qui, penchant sur le phare leurs têtes
dont les boucles palpitaient dans cette lumière surnaturelle
recomposaient ici, comme projetée de la cathédrale
dans un rayon, la figuration angélique d'une Nativité.
Quand nous quittâmes Lisieux il faisait nuit noire : mon mécanicien
avait revêtu une vaste mante de caoutchouc et coiffé
une sorte de capuche qui, enserrant la plénitude de son jeune
visage imberbe, le faisait ressembler, tandis que nous nous enfoncions
de plus en plus vite dans la nuit, à, quelque pèlerin
ou plutôt à quelque nonne de la vitesse. De temps à
autre - sainte Cécile improvisant sur un instrument plus
immatériel encore - il touchait le clavier et tirait un des
jeux de ces orgues cachées dans l'automobile et dont nous
ne remarquons guère la musique, pourtant continue, qu'à
ces changements de registres que sont les changements de vitesse
; musique pour ainsi dire abstraite, tout symbole et tout nombre,
et qui fait penser à cette harmonie que produisent, dit-on,
les sphères, quand elles tournent dans l'éther. Mais
la plupart du temps il tenait seulement dans sa main sa roue - sa
roue de direction (qu'on appelle volant) - assez semblable aux croix
de consécration que tiennent les apôtres adossés
aux colonnes du chur dans la Sainte-Chapelle de Paris, à
la croix de Saint-Benoît, et en général à
toute stylisation de la roue dans
l'art du moyen âge. Il ne paraissait pas s'en servir tant
il restait immobile, mais la tenait comme il aurait fait d'un symbole
dont il convenait qu'il fût accompagné ; ainsi les
saints, aux porches des cathédrales, tiennent l'un une ancre,
un autre une roue, une harpe, une faux, un gril, un cor de chasse,
des pinceaux. Mais si ces attributs étaient généralement
destinés à rappeler l'art dans lequel ils excellèrent
de leur vivant, c'était aussi parfois l'image de l'instrument
par quoi ils périrent ; puisse le volant de direction du
jeune mécanicien qui me conduit rester toujours le symbole
de son talent plutôt que d'être la préfiguration
de son supplice ! Nous dûmes nous arrêter dans un village
où je fus pendant quelques instants pour les habitants ce
" voyageur " qui n'existait plus depuis les chemins de
fer et que l'automobile a ressuscité, celui à qui
la servante dans les tableaux flamands verse le coup de l'étrier
, qu'on voit dans les paysages de Cuyp s'arrêtant pour demander
son chemin, comme dit Ruskin, " à un passant dont l'aspect
seul semble indiquer qu'il est incapable de le renseigner ",
et qui dans les fables de La Fontaine chevauche au soleil et au
vent, couvert d'un chaud balandras à l'entrée de l'automne,
" quand la précaution au voyageur est bonne ",
- ce " cavalier " qui n'existe plus guère aujourd'hui
dans la réalité et que pourtant nous apercevons encore
quelquefois galopant à marée basse au bord de la mer
quand le soleil se couche (sorti sans doute du passé à
la faveur des ombres du soir), faisant du paysage de mer que nous
avons sous les yeux une " marine " qu'il date et qu'il
signe, petit personnage qui semble ajouté par Lingelbach,
Wouwermans ou Adrien Van de Velde, pour satisfaire le goût
d'anecdotes et de figures des riches marchands de Harlem amateurs
de peinture, à une plage de Guillaume Van de Velde ou de
Ruysdael. Mais surtout, de ce voyageur, ce que l'automobile nous
a rendu de plus précieux c'est cette admirable indépendance
qui le faisait partir à l'heure qu'il voulait et s'arrêter
où il lui plaisait. Tous ceux-là me comprendront que
parfois le vent en passant a soudain touchés du désir
irrésistible de fuir avec lui jusqu'à la mer où
ils pourront voir, au lieu des inertes pavés du village vainement
cinglés par la tempête, les flots soulevés,
lui rendre coup pour coup et rumeur pour rumeur ; tous ceux surtout
qui savent ce que peut être, certains soirs, l'appréhension
de s'enfermer avec sa peine pour toute la nuit, tous ceux qui connaissent
quelle allégresse c'est, après avoir lutté
longtemps contre son angoisse et comme on commençait à
monter vers sa chambre en étouffant les battements de son
cur, de pouvoir s'arrêter et se dire : " Eh bien
! non, je ne monterai pas ; qu'on selle le cheval, qu'on apprête
l'automobile ", et toute la nuit de fuir, laissant derrière
soi les villages où notre peine nous eût étouffé,
où nous la devinons sous chaque petit toit qui dort, tandis
que nous passons à toute vitesse, sans être reconnu
d'elle, hors de ses atteintes.
Mais l'automobile s'est arrêtée au coin d'un chemin
creux, devant une porte feutrée d'iris défleuris et
de roses. Nous étions arrivés à la demeure
de mes parents. Le mécanicien donne de la trompe pour que
le jardinier vienne nous ouvrir, cette trompe dont le son nous déplaît
par sa stridence et sa monotonie, mais qui pourtant, comme toute
matière peut devenir beau s'il s'imprègne d'un sentiment.
Au cur de mes parents il a retenti joyeusement comme une parole
inespérée
" Il me semble que j'ai entendu
: Mais alors ce ne peut être que lui ! " Ils se lèvent,
allument une bougie tout en la protégeant contre le vent
de la porte qu'ils ont déjà ouverte dans leur impatience,
tandis qu'au bas du parc la trompe dont ils ne peuvent plus méconnaître
le son devenu joyeux, presque humain, ne cesse plus de jeter son
appel uniforme comme l'idée fixe de leur joie prochaine,
pressant et répété comme leur anxiété
grandissante. Et je songeais que dans Tristan et Isolde (au deuxième
acte d'abord quand Isolde agite son écharpe comme un signal,
au troisième acte ensuite à l'arrivée de la
nef) c'est, la première fois, à la redite stridente,
indéfinie et de plus en plus rapide de deux notes dont la
succession est quelquefois produite par le hasard dans le monde
inorganisé des bruits ; c'est, la deuxième fois, au
chalumeau d'un pauvre pâtre, à l'intensité croissante,
à l'insatiable monotonie de sa maigre chanson, que Wagner,
par une apparente et géniale abdication de sa puissance créatrice,
a confié l'expression de la plus prodigieuse attente de félicité
qui ait jamais rempli l'âme humaine.
Marcel PROUST
(1) : Cette description des clochers mouvants de Caen fut reprise
dans " Du côté de chez Swann ". Ils devinrent
les clochers de Martinville, qu'enfant, le narrateur aperçut
de la voiture du Docteur Percepied.
(2)
: Agostinelli, attiré par l'aviation, s'inscrivit en mars
1914, sous le pseudonyme aussi inattendu que touchant de "
Marcel SWANN ", à une école de pilotage des environs
d'Antibes. Le 30 mai, au cours de son deuxième vol sans moniteur,
il s'aventura au-dessus de la mer. Il commit une faute de pilotage.
L'appareil s'écrasa sur les flots et le pilote périt
noyé.
(3)
: Le château de Glisolles (Eure) alors propriété
du marquis et de la marquise de Clermont-Tonnerre.
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