A Louisa de MORNAND


GRAND HOTEL
CABOURG


Première quinzaine d'août 1908

Ma petite Louisa,

Je vous remercie tendrement de votre lettre ; elle a devancé de bien peu celle que j'allais vous écrire pour vous dire que j'étais fatigué et sortais peu, mais que je pensais beaucoup à vous, et je viendrai bientôt, et même avant vous récrirai pour tâcher d'arranger un petit dîner. C'est la meilleure manière de se voir avec l'heure si tardive où je me lève en ce moment, je suis rarement levé pour le goûter. Si vous veniez à cette heure-là, téléphonez d'abord pour ne pas risquer que ce soit un jour où j'ai une crise, ou un jour où je serais sorti (ce qui est rare d'ailleurs). Enfin quelquefois des gens que vous trouveriez je le crains très embêtants viennent me voir, mais c'est rare et puis l'amitié vous aiderait peut-être à surmonter d'ennuyeuses présences. J'ai reçu une lettre de Louis (d'Albufera) qui se plaint que vous ne lui donnez jamais de vos nouvelles et que vous le lâchez, mais comme sa lettre est déjà un peu ancienne, peut-être avez-vous déjà rompu le silence sans doute un peu trop prolongé que vous gardiez et sous l'empire duquel sans doute, il a écrit ces lignes désenchantées.

J'ai justement reçu la lettre d'un de mes amis qui demandait à venir me voir et qui m'a fait penser (vous devinez qui) à votre jolie sœur. Mais je l'ai découragé de venir, car fatigué comme je suis, un ami à l'hôtel serait exténuant.

J'ai rencontré sur la digue de Cabourg Lucy Gérard. C'était un soir ravissant où le coucher du soleil n'avait oublié qu'une couleur : le rose. Or sa robe était toute rose et de très loin mettait sur le ciel orangé la couleur complémentaire du crépuscule. Je suis resté bien longtemps à regarder cette fine tache rose, et je suis rentré, enrhumé, quand je l'ai vue se confondre avec l'horizon à l'extrémité duquel elle fuyait comme une voile enchantée.

Tendrement à vous,

Marcel

 
 
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