Marcel PROUST (1871 - 1922) et CABOURG - BALBEC


Nous ne ferons ici qu'un rappel de la biographie de Marcel Proust, reconnu comme le plus grand romancier français du XXème siècle, certainement le plus illustre des " estivants " Cabourgeais.

Né à Auteuil, à l'époque " village " de la banlieue ouest de Paris, le 10 juillet 1871, fils d'un professeur agrégé de médecine, Adrien Proust, " épidémiolo- giste " comme nous dirions maintenant, et d'une mère fortunée, Jeanne Weil, il connaît ses premières années d'insouciance dans le cocon familial. Son frère unique, Robert, naît deux ans plus tard. Mais, à 9 ans, lors d'une promenade dominicale au " Bois " (de Boulogne), Marcel est victime d'une première crise, soudaine et gravissime, " inaugurale " comme disent les médecins, d'asthme. Elle ne cède que très difficilement.

Son père présent assiste, impuissant, aux terribles et épuisants efforts de son fils pour " chercher de l'air " et craint le pire. La crise finit heureusement par céder mais l'asthme chronique s'installe ; les soins de l'époque sont bien peu efficaces ; sont recommandées en particulier les " fumigations " que Proust réalisera dorénavant tous les jours de sa vie avec rigueur et méthode, presque cérémonieusement, parfois tout le jour. Il écrit ainsi à André Gide, lui déconseillant de venir lui rendre visite : " Je fais sans cesse des fumigations qui m'aident à respirer, mais en empêcheraient les autres. Et comme le temps est très lourd, même si je laisse la porte ouverte, la fumée ne s'échappe pas ; vous ne verriez pas clair ; vous suffoqueriez. ". Choyé et protégé par une grand-mère et une mère débordantes d'affection et d'anxiété, Marcel grandit, chétif et fragile, dans un environnement psychologique et familial particuliers.

Sa grande sensibilité naturelle va s'en trouver encore accrue. Après des études au Lycée Condorcet (1882 - 1889), il se porte " volontaire " pour faire son Service Militaire à Orléans (1890), durant lequel il passe quelques jours de permission à Cabourg. Il en fera un plus long l'année suivante, en 1891. En 1892, il fréquente la Faculté de Droit et l'Ecole des Sciences politiques.

Diplômé en 1895, son père le destine à la carrière diplomatique. Mais ses talents littéraires, déjà reconnus au lycée par ses professeurs, vont se concrétiser, d'abord en 1892 dans une bien modeste revue, Le Banquet, puis en 1896 avec la publication de son premier roman Les Plaisirs et les Jours qui pourtant ne connaît pas le succès espéré. Marcel devient à cette époque un habitué des salons (comme celui de Madame Lemaire) où il se fait remarquer par sa culture et son charme. Fasciné par les descriptions des cathédrales de Ruskin, il entreprend de le traduire avec l'aide de sa chère mère, et publie La Bible d'Amiens (1904) puis Sésame et les Lys (1906). Mais deux deuils successifs le frappent cruellement : son père d'abord, en 1903, puis surtout sa mère, si aimante, en 1905 : " Ma vie a désormais perdu son seul but, sa seule douceur, son seul amour, sa seule consolation ".

Le voilà seul.

Sa santé empire irrémédiablement. Il redoute le froid, le bruit, le soleil. En 1906, il hésite à venir en Normandie ou en Bretagne. Début 1907, il lit dans Le Figaro (journal où il écrit régulièrement des chroniques) qu'un hôtel avec tout le confort moderne ouvre en juillet à Cabourg : le nouveau Grand Hôtel. En souvenir des jours heureux passés, enfant, sur la côte normande (Dieppe, Houlgate, Trouville et Cabourg), il décide d'y venir faire un séjour. Son asthme se calme ; il peut enfin sortir : " …Ayant appris qu'il y avait à Cabourg un hôtel, le plus confortable de toute la côte, j'y suis allé. Depuis que je suis ici, je peux me lever et sortir tous les jours, ce qui ne m'était pas arrivé depuis six ans… " (lettre à Madame de Caraman-Chimay - Août 1907 - Grand-Hôtel).

Il visite les cathédrales et les cités historiques du voisinage (Bayeux, Caen, Balleroy, Lisieux, Pont Audemer…) en automobile, conduit par divers chauffeurs dont Alfred Agostinelli. Il observe la vie mondaine du Palace et fait parler les riches clients de la haute aristocratie mais aussi les grooms ou les maîtres d'hôtel. Se sentant bien à Cabourg, il y reviendra chaque été de 1907 à 1914. Ces séjours inspireront des pages inoubliables d'A la recherche du temps perdu, notamment dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs et Sodome et Gomorrhe. Il aime l'atmosphère du Palace : " Je vous écris après un voyage terriblement mouvementé…en automobile… A cinq heures du matin, en arrivant dans cet hôtel où je reviens pour la sixième année et où je suis très bien… " (lettre à Reynaldo Hahn - 1913). Client difficile, il vit au même rythme qu'à Paris : travail d'écriture la nuit, sommeil le jour. Il dîne le soir tard dans la vaste Salle à Manger qu'il compare à un " aquarium " avant de jouer parfois (et de perdre souvent) au baccara, au Casino voisin. Il est très exigeant sur le bruit, le froid et l'humidité.

Si le temps le permet, il visite parfois ses amis en villégiature sur la Côte : à Bénerville, par Blonville, les Guiche et Louisa de Mornand ; à Trouville, au Clos des Mûriers, les Straus…. Il s'arrête en passant à la maison Rossignol, fleuriste à Houlgate, pour leur acheter des fleurs.

Le soir venu, il lui arrive, si la température est douce et le vent absent, de sortir de l'hôtel et de marcher sur la digue, la " Terrasse de la Mer " : " J'ai rencontré sur la digue de Cabourg Lucy Gérard. C'était un soir ravissant où le coucher du soleil n'avait oublié qu'une couleur : le rose. Or sa robe était toute rose et de très loin mettait sur le ciel orangé la couleur complémentaire du crépuscule. Je suis resté bien longtemps à regarder cette fine tache rose, et je suis rentré, enrhumé, quand je l'ai vue se confondre avec l'horizon à l'extrémité duquel elle fuyait comme une voile enchantée. " (lettre à Louisa de Mornand - 1908).

Souvent, il contemple de la fenêtre de sa chambre du Grand Hôtel les mouvements de la marée : " …le soleil me désignait au loin d'un doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui n'ont de nom sur aucune carte géographique, jusqu'à ce qu'étourdi de sa sublime promenade à la surface retentissante et chaotique de leurs crêtes et de leurs avalanches, il vînt se mettre à l'abri du vent dans ma chambre… " (Jeunes Filles en fleurs).

Il publie à compte d'auteur Du côté de chez Swann en 1913, chez Grasset. Cette même année, il retrouve Alfred Agostinelli ; Proust est pris d'une folle passion pour son ancien chauffeur de Cabourg qui devient aussitôt son secrétaire et qu'il installe chez lui avec Anna, sa compagne. Mais Agostinelli " prison- nier " partira l'année suivante pour le midi ; il veut faire de l'aviation et meurt, noyé, le 30 mai 1914, au large d'Antibes. Proust, malade est bouleversé : " …Un être que j'aimais profondément est mort à vingt-six ans noyé ; j'ai dû faire chercher son corps pendant dix jours et je ne peux plus que pleurer avec sa veuve ; j'ai ajourné la publication de mon second volume, n'ayant pas la force de corriger des épreuves, de me relire, moins encore de lire… (lettre à Henry Bordeaux - 1914). Proust transposera plus tard cette passion dans La Prisonnière et La Fugitive. Il ne reviendra plus à Cabourg après 1914.

Après le terrible conflit mondial, qui interrompt ses publications, conflit auquel son mauvais état de santé lui permet d'échapper, il faut attendre 1918 pour que La Nouvelle Revue Française publie " A l'ombre des Jeunes Filles en Fleurs ", roman qui lui vaut le Prix Goncourt en 1919 et la gloire. Mais il sent que ses forces s'épuisent et que le temps presse pour achever son œuvre ; il travaille sans cesse, soutenu, aidé, soigné et protégé par sa chère Céleste. Il a juste le temps d'écrire le mot " fin " sur son immense œuvre lorsque les crises s'aggravent ; la respiration se fait plus haletante ; l'infection pulmonaire s'installe. Emacié, pâle, amaigri, Marcel Proust meurt le 18 novembre 1922 d'une pneumonie.

Son frère et son éditeur poursuivront après sa mort la publication de son immense œuvre, et ses amis feront revivre l'homme à travers sa profuse correspondance.

De nombreux travaux et écrits, réalisés et rédigés par des personnalités illustres et compétentes, ont été consacrés aux rapports entre Proust et Cabourg, ou plutôt Balbec, nom imaginaire d'une ville dans laquelle on reconnaît pour l'essentiel Cabourg. Citons Jacques de Lacretelle : " Proust a servi Cabourg, mais Cabourg a mieux encore servi Proust. Que l'on s'amuse à feuilleter à travers les quelque mille pages d'A la Recherche du temps perdu, l'index des noms de lieux, et l'on verra que Cabourg-Balbec occupe dans l'esprit du romancier une place presque aussi grande que Paris. Pourquoi ? C'est sans doute que certains paysages, par un pouvoir miraculeux, font éclore en nous des états d'âme et des sentiments qui n'avaient su se faire jour jusque-là. Cabourg, le Cabourg de 1900, plus solitaire et plus secret qu'aujourd'hui, encore un peu sauvage et cependant plein de promesses, a marqué Proust, l'explosion de sa vie sentimentale et de ses dons d'artiste.. "

Si manifestement Cabourg a influencé Marcel Proust, on peut aussi constater que Proust y a laissé de nombreuses empreintes : Prix Marcel Proust, Promenade Marcel Proust, Place Marcel Proust, Collège Marcel Proust, Salles Marcel Proust... De même, des villas portent des noms se rapportant à son œuvre : Swann, Balbec…

Depuis peu, le jeune et dynamique Cercle Littéraire Proustien de Cabourg - Balbec s'est donné pour objectif de " partager, prolonger ou renouveler le plaisir de la lecture de Marcel Proust, le découvrir dans son intimité, son entourage, son époque, le retrouver dans son environnement normand. ".

Le rejoindre, c'est déjà s'immerger dans le monde merveilleux, fascinant et attachant de Marcel Proust.


J.-P. Henriet

Mars 2002

 

©2002 Dr. Jean-Paul Henriet. Tous droits réservés.