A Madame STRAUS


Le samedi soir 21 juillet 1906

Madame,

Vous êtes trop gentille de m'avoir écrit de si exquises lettres et je vous en remercie de tout mon cœur. Ce que vous dites de l'affaire Dreyfus est naturellement ce qu'on pouvait dire de plus drôle, de plus profond et de mieux écrit sur ce sujet. Vous avez l'infaillibilité de la grâce et de l'esprit. Il est curieux de penser que pour une fois la vie - qui l'est si peu - est romanesque. Hélas depuis ces dix ans nous avons eu tous dans nos vies bien des chagrins, bien des déceptions, bien des tortures. Et pour aucun de nous ne va sonner une heure où nos chagrins seront changés en ivresses, nos déceptions en réalisations inespérées, et nos tortures en triomphes délicieux. Je serai de plus en plus malade, les êtres que j'ai perdus me manqueront de plus en plus, tout ce que j'avais pu rêver de la vie me sera de plus en plus inaccessible. Mais pour Dreyfus et pour Picquart il n'en est pas ainsi. La vie a été pour eux " providentielle " à la façon des contes de fées et des romans feuilletons. C'est que nos tristesses reposaient sur des vérités, des vérités physiologiques, des vérités humaines et sentimentales. Pour eux les peines reposaient sur des erreurs. Bienheureux ceux qui sont victimes d'erreurs judiciaires ou autres ! Ce sont les seuls humains pour qui il y ait des revanches et des réparations. D'ailleurs je ne sais pas qui dans cette réparation est le metteur en scène des derniers " tableaux ". Mais il est incomparable et même émouvant. Et il est impossible de lire le " dernier tableau " de ce matin : " Dans la cour de l'Ecole militaire, avec cinq cents figurants " sans avoir les larmes aux yeux. Quand je pense à la peine que j'ai eue à faire parvenir à Picquart au Mont Valérien où il était détenu les Plaisirs et les Jours, cela m'ôte presque l'envie de lui envoyer Sésame et les Lys maintenant comme trop facile. Je ne peux pas arriver à trouver dans les journaux l'histoire d'un commandant de corps d'armée, dont parlent les Débats, qui en prenant possession de son corps d'armée a fait un discours sur l'affaire Dreyfus au Président du Tribunal. Je suppose que c'est le général Galliéni mais je n'en sais rien et ne trouve cela nulle part. J'aurais aussi voulu savoir les noms des députés qui ont voté la promotion Dreyfus Picquart. Où je sais que je vous agacerais, mais par lettre j'espère que cela ne vous agace pas, c'est sur le chapitre Mercier. Je n'aime pas que Barthou (dreyfusard depuis quelques semaines) se soit fait une réclame en insultant avec une violence qui fait mal, cette immonde crapule qui est tout de même un vieillard de soixante-quinze ans et qui avait eu le courage de monter à la tribune du sénat devant une assemblée hurlante, sachant qu'il n'avait absolument rien à dire, pas un argument à donner que celui si impayable que la Cour de Cassation avait jugé à huis clos et que la procédure n'était pas régulière ! Mais pour exprimer ma pensée sur tout cela il faudrait des pages que je vous épargne. Un homme qui doit être profondément heureux et qui le mérite, l'homme le plus enviable que je connaisse pour le bien qu'il a voulu et réalisé, c'est Reinach. Je regrette qu'on ait dans les journaux et à la Chambre le triomphe si modeste pour lui. Il a bien plus fait que Zola.

Madame au point de vue de Trouville, il serait possible que je me décide à louer avec des amis très bons pour moi près de Cabourg pour le mois d'Août. C'est très incertain mais néanmoins dès que je saurai le nom de la propriété possible je me permettrai de vous l'écrire pour que vous puissiez par Jacques ou Robert Dreyfus ou quelqu'un demander à un agent de location de Trouville s'il sait ce que c'est, si c'est bien, sain, etc. Mais si je renonce à ce projet, je pourrais peut-être bien venir à Trouville même, seul alors, avec ma cuisinière. Savez-vous si le chalet d'Harcourt (le petit chalet des Creuniers)est à louer, si ce n'est pas dangereux d'habiter dans un endroit si isolé, si c'est assez solide pour qu'on ne sente pas le vent et les courants d'air dans les chambres. Il faudrait aussi qu'on ne le louât pas plus de 1.000 francs pour Août, car déjà cela m'obligerait à automobile etc et tout cela constituera une folie que je serai ravi de faire pour Trouville mais qui doit ne pas dépasser certaines limites. J'avais aussi pensé à louer un petit bateau pour moi seul avec lequel je visiterais la Normandie et la Bretagne en commençant par Trouville, y couchant la nuit (dans le bateau), allant vous voir dans la journée. Mais je crois qu'à des prix possibles on n'a que des yachts trop incomfortables et très périlleux. Si je ne craignais tant le bruit, qu'il doit y avoir là et l'impossibilité de faire chauffer du linge, peut'être le moins coûteux, surtout avec mon alimentation si sommaire, serait-il un appartement de deux chambres aux Roches Noires. Mais il me semble que les murs sont très minces et qu'on entend tout et les cheminées probablement pas faites pour être allumées. La Normandie m'est très peu saine. Et à Trouville même, les brumes de la vallée le soir me sont mauvaises et l'air de la mer un peu agitant. Pourtant si je trouvais quelque chose de bien construit, de pas humide comme immeuble, de pas poussiéreux, genre moderne et nu, pas étouffé derrière des maisons mais soit sur la plage, soit sur la hauteur, et ne dépassant pas 1.000 francs pour le mois d'Août, je le prendrais peut'être. Peut'être aussi au lieu d'attendre Septembre pour refaire le calvaire d'Evian, irais-je dès août. Le bateau serait une chose charmante, mais à voiles je le crois bien froid, et à vapeur, comme il serait tout petit, sentant bien la fumée. Pardonnez-moi de vous parler de moi et de mes projets avec cette naïve abondance. Elle est intéressée puisque vous pouvez dans une certaine mesure m'aider à les réaliser. Si je mets 1.000 francs comme maximum de location (j'irais un peu plus loin à l'hôtel puisque là je n'aurais pas à compter en plus la nourriture etc.) c'est d'abord que c'est déjà très excessif pour moi et aussi que ne sachant jamais si un endroit ne me donnera pas des crises, je peux toujours être obligé de le quitter au bout de deux jours. Bien entendu si j'y étais parfaitement il serait possible que je reloue pour Septembre. Mais je crois que le plus raisonnable serait Evian.

Votre ami respectueux et reconnaissant


Marcel Proust

 
 
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